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Home»Tourisme»Abdellah Taia : Pour que le petit Adnane ne meure pas une deuxième fois
Tourisme

Abdellah Taia : Pour que le petit Adnane ne meure pas une deuxième fois

La RédactionBy La Rédactionseptembre 17, 2020Updated:septembre 17, 2020Aucun commentaire6 Mins Read
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Abdellah
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Pour que le petit Adnane ne meure pas une deuxième fois : texte de l’écrivain Abdellah Taïa, consacré aux crimes abominables.

Tanger. La semaine dernière. Lundi. Milieu de l’après-midi. Habillé d’une gandoura d’été, un homme marche tranquillement dans les rues du quartier populaire Annasr. Un enfant l’accompagne. Adnane. 11 ans. Il a un masque sur le visage. Il porte un short noir et un t-shirt rouge. Il marche et il joue en même temps. Il a l’air de connaître l’homme. Sans se regarder, ils échangent quelques mots. Ils croisent de nombreux habitants du quartier.

Adnane disparaît, le jour même. Sa famille lance l’alerte. Très vite relayée. Le Maroc tout entier est au courant à présent. Une tragédie est en train d’être rejouée. Merci les réseaux sociaux. Avec excès, on se passionne pour l’affaire. On examine les enregistrements des caméras surveillances installées par les magasins du quartier. On y trouve rapidement Adnane. Et l’homme. Qui marchent. Cela dure à peine quelques secondes. Immédiatement, ces images sont balancées sur Internet. Elles font le tour du pays plusieurs fois. On voit clairement l’homme, son visage, ses lunettes, sa barbe. Sa démarche calme. On voit l’enfant, le quartier le reconnaît: C’est Adnane.

Le prénom Adnane, qui signifie paradis en arabe, devient en quelques heures le centre et le symbole de tout ce qui ne va pas. La politique de l’autruche, encore et encore.

On est mardi soir. L’image de l’homme est partout. Tout le monde devine qu’il a fait quelque chose de très grave à l’enfant. Mais il y a encore de l’espoir. Quelqu’un va reconnaître l’homme et le dénoncer. Il est devenu l’homme le plus célèbre du Maroc. Quelqu’un va certainement se présenter à la police et la guider jusqu’à lui. Ce n’est qu’une question d’heures.
L’attente dure jusqu’à vendredi soir. Tard dans la nuit, on découvre le corps d’Adnane enterré à peine quelques mètres de la maison de sa famille.
Samedi matin, on apprend que l’enfant avait été violé et assassiné dès le premier jour de sa disparition. Lundi. Et on découvre la maison où l’homme, un ouvrier originaire de la ville de Ksar El-kébir, l’aurait emmené pour commettre son crime. Il y habitait depuis quelques semaines. Et il avait trois co-locataires. Tout le monde dit: On ne le connaissait pas.
Le petit Adnane est mort. On le pleure. Je le pleure.
Tout le monde dit: On n’a rien vu. Le Maroc tout entier (ou presque) est d’accord: On n’a rien vu.
On n’a rien vu. On n’a rien entendu. On ne savait pas.
L’homme a emmené l’enfant chez lui en plein jour. Il l’a violé. Tué. Puis, il a sorti le corps et l’a enterré non pas dans un lointain terrain vague mais juste derrière sa maison. En plein coeur du quartier.
On n’a rien vu.
La vérité est une chose insupportable, pour nous tou.te.s. On passe notre temps à la chercher et une fois qu’on est devant elle, on a peur, tellement peur devant ce qui se révèle et, souvent, la solution la plus évidente est alors: détourner le regard. Inventer un autre mensonge. Trouver le bouc émissaire. Et, dans une solidarité fictive, on le lynche. On lui fait porter tous nos crimes et toutes nos lâchetés, tous les dysfonctionnements de l’Etat et toutes les hypocrisies de la société.
Il faut un monstre. Un monstre à rendre plus monstrueux qu’il ne l’est déjà. L’homme de Ksar El-Kébir est parfait pour ce rôle.
Le Maroc est bon. Cet homme est mauvais. Nous sommes des gens bien. Cet homme n’est pas comme nous, ne vient pas de chez nous. Il est le mal. Le mal absolu.
Le petit Adnane est oublié, si vite oublié. Il meurt, une deuxième fois.
Et le Maroc entre dans une hystérie collective, nourrie live, minute après minute, par des réseaux sociaux en feu, à la justice expresse, et par des sites d’information qui ne cherchent qu’à augmenter les likes et les vues. Le spectacle est là, bien exécuté. Comme partout en ce moment sur cette planète Terre, tout devient spectacle. Et chacun joue le rôle de l’indigné, du révolté, bien comme il faut. On peut être fiers de nous. On est des professionnels. On mérite tous des Oscars. Bravo. Bravo.
Il faut condamner à mort l’homme et on veut que l’exécution soit publique. On veut le voir mourir.
Voilà ce qu’on réclame. Voilà ce qu’on crie. Sur Facebook, sur Instagram, sur Tweeter, on prie le Roi Mohammed VI pour réaliser ce voeu collectif, ce désir si fort et si malade. On veut que ce monstre meure devant nos yeux. Et il n’y a que cela qui pourrait résoudre le problème.
Les monstres sont comme nous. Ils sont nos monstres. C’est nous qui les créons. Et les tuer ne règle évidemment rien.
Tous les Marocains que je connais ont subi des agressions sexuelles quand ils étaient petits. On entend souvent cette phrase: Tout le monde est traumatisé au Maroc. J’exagère? Même pas. Je le répète: tout le monde est traumatisé au Maroc. Et, malheureusement, chaque jour il y a des dizaines et des dizaines de petits Adnane.
Quand j’étais petit dans la ville de Salé, presque tout le monde me passait dessus. Le quartier (le monde, le pouvoir) avait réussi à me transformer en une petite chose sexuelle dont tout le monde pouvait se servir. Impunément. Au vu et au su de tout le monde. Cela a duré plusieurs années. Je me demande pourquoi ils ne m’ont pas tué moi aussi.
Je suis le petit Adnane. Nous sommes tou.te.s le petit Adnane. Plongés dans un cercle vicieux, infernal. On reproduit sur les autres le mal qu’on nous a faits. C’est aussi simple que cela.

On dénonce mais on fait tout pour ne pas vraiment et sérieusement ouvrir la boîte de Pandore. Surtout, surtout: ne dites pas que ces agressions sexuelles se produisent majoritairement dans la famille. Il faut respecter nos pères et il faut protéger nos mères. Il ne faut pas rappeler aux autres ce proverbe pourtant très populaire: Toi, tu tues et moi, j’enterre. La chaîne des complicités est tellement longue, la liste des responsables est tellement vertigineuse qu’il vaut mieux fermer ce sujet. N’est-ce pas? Alors, soyons justes, soyons patriotes, soyons civilisés, on va désigner un coupable, on va le rendre coupable de tout ce qui ne va pas au Maroc, on le tue et on passe à autre chose.
Jusqu’à quand?

——–

Né à Rabat en 1973, Abdellah Taïa a publié aux Editions du Seuil plusieurs romans, traduits en Europe et aux USA: « L’Armée du Salut » (2006), « Une mélancolie arabe » (2008), « Le Jour du Roi » (Prix de Flore 2010), « Infidèles » (2012), « Un pays pour mourir » (2015), « Celui qui est digne d’être aimé » (2017) et « La vie lente » (2019). Il a réalisé en 2014 son premier film, « L’Armée du Salut », d’après son roman éponyme. Il vit en France depuis 1999.

Photo de l’auteur: Abderrahim Annag.

 

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